Quand on repense à l'âge d'or d'Hollywood, avant même les visages lisses des stars de l'époque, apparaît dans les ombres épaisses du film noir un homme en trench-coat, un chapeau fedora incliné sur le front et une cigarette aux lèvres. Il n'avait ni une grande taille, ni une beauté classique, ni une voix de velours, mais Humphrey Bogart possédait un charisme époustouflant et une authenticité amère sans précédent au cinéma. « Bogie » n'était pas seulement un acteur ; il était l'incarnation d'une époque, le symbole de la masculinité vulnérable et le créateur de l'« anti-héros ».

 

Né dans une famille aisée de New York vers 1900, d'un père chirurgien et d'une mère illustratrice, Bogart était un esprit rebelle. Renvoyé de la prestigieuse Phillips Academy, il s'engage dans la marine américaine pendant la Première Guerre mondiale au lieu d'aller à Yale. Une blessure à la lèvre supérieure lui laisse une cicatrice qui modifiera à jamais sa façon de parler, devenant sa signature. Après avoir débuté à Broadway dans les années 1920, il signe avec la Fox en 1930 mais reste cantonné à des rôles de gangsters de série B.

 

Le tournant de sa carrière survient en 1936 avec La Forêt pétrifiée (The Petrified Forest), où il incarne le tueur impitoyable Duke Mantee. Grâce au soutien de la star Leslie Howard, Bogart s'impose à Hollywood. En 1941, il redéfinit l'histoire du cinéma avec deux films : La Grande Évasion (High Sierra), où il joue un vieux voleur honorable, et Le Faucon maltais (The Maltese Falcon), où son rôle du détective cynique Sam Spade fonde le genre du film noir.

C'est Casablanca (1942) qui l'élève au rang d'icône immortelle. Dans le rôle de Rick Blaine, un expatrié cynique au cœur brisé, sa réplique improvisée à Ingrid Bergman (« Here's looking at you, kid » / « Je te regarde, petit ») devient un sommet du romantisme cinématographique et lui vaut sa première nomination aux Oscars.

 

Sa vie personnelle, tumultueuse jusqu'en 1944, bascule sur le tournage du Port de l'angoisse (To Have and Have Not) lorsqu'il rencontre Lauren Bacall, 19 ans. Leur alchimie donne naissance à l'un des mariages les plus solides d'Hollywood et à trois autres chefs-d'œuvre du film noir. Bogart diversifie ensuite ses rôles, jouant un homme consumé par la cupidité dans Le Trésor de la Sierra Madre (1948). Il remporte enfin l'Oscar du meilleur acteur pour son rôle de capitaine ivrogne dans L'Odyssée de l'African Queen (1951) face à Katharine Hepburn. En 1954, il livre une performance psychologique magistrale dans Ouragan sur le Caine (The Caine Mutiny).

Décédé d'un cancer de l'œsophage le 14 janvier 1957, l'héritage de Bogart perdure. La Nouvelle Vague française le consacre comme un dieu du cinéma, et l'AFI le nomme en 1999 plus grande star masculine de l'histoire du cinéma américain.

Bogart nous a appris qu'être un héros, c'est rester fidèle à ses principes dans un monde corrompu.